Dé-goût ? Des hommes et des insectes

Penser l’insecte sous l’angle de l’altérité et y donner goût, c’est-à-dire estimer ces créatures jusqu’à réfléchir aux conditions d’une vie commune avec les hommes, tel est le postulat de ce mini-commissariat. Mais le chemin est long et notre ignorance grande : un million d’espèces d’insectes sont recensés quand les spécialistes estiment qu’il en existerait dix fois plus.

commissaire
  • Marie-Haude Caraës, Chloé Bousquet (assistante)

« En se levant un matin après une nuit de rêves inquiétants, Gregor Samsa se découvrit transformé, dans son lit, en un énorme insecte. » Franz Kafka, La Métamorphose, 1915. 

« [Certaine] extrémité montre en tout cas que n’importe quoi de naturel, bête ou plante, pierre ou paysage, ressortit au fantastique, chaque fois que son aspect, par des voies toujours les mêmes, saisit et mobilise efficacement l’imagination. » 

Roger Caillois « Fantastique naturel », La Nouvelle Revue française, n° 191, novembre 1968. 

L’historien Jules Michelet apostrophait avec véhémence les contempteurs des insectes: « Quelle taille faut-il avoir pour mériter votre estime ? ». Le seul vocable « animal » est impropre à saisir l’immense diversité des êtres vivants non humains. Penser l’insecte sous l’angle de l’altérité et y donner goût, c’est-à-dire estimer ces créatures jusqu’à réfléchir aux conditions d’une vie commune avec les hommes, tel est le postulat de ce mini-commissariat. Mais le chemin est long et notre ignorance grande : un million d’espèces d’insectes sont recensés quand les spécialistes estiment qu’il en existerait dix fois plus. Ces animaux, les plus petites créatures observables à l’œil nu, rampantes ou volantes, grouillantes ou rares, fascinent autant qu’ils répugnent. L’insecte est l’être qui radicalise nos interrogations sur le vivant et l’altérité. 

Ces dernières années, les designers ont multiplié des propositions sur l’acceptation alimentaire de protéines d’insectes, ont projeté des habitats pour abeilles urbaines, se sont inspirés de la morphologie du papillon pour dessiner de minuscules robots, etc. Ce n’est pas le propos ici. La destruction de la biodiversité́ oblige à dessiller le regard sur les relations humain-animal. En 2021, une étude publiée dans Biological Conservation alerte sur l’état de la faune entomologique : plus de trente pour cent des espèces d’insectes sont menacées d’extinction. Une dévastation huit fois plus rapide que celle des mammifères, des oiseaux et des reptiles. « Dans cent ans, tous les insectes pourraient avoir disparu de la surface de notre planète » s’inquiète Francisco Sanchez-Bayo, chercheur en environnement à l’université de Sydney, l’un des auteurs de l’étude. Quelques créateurs ne se satisfont pas de cette situation et proposent de réfléchir à la place et au statut de l’insecte comme être vivant. 

La courte sélection proposée ici est organisé en deux temps qui interrogent les interactions homme-insectes : un premier temps explore une nouvelle domestication de l’insecte ; le second temps radicalise le lien pour tenter la symbiose. 

Vers une nouvelle domestication ? 

« M’éloignant davantage vers l’ouest, je vis des insectes à neuf segments avec des yeux énormes semblables à des râpes et un corsage en treillis comme les lampes des mineurs, d’autres avec des antennes murmurantes ; ceux-ci avec une vingtaine de paires de pattes, plus semblables à des agrafes; ceux-là faits de laque noire et de nacre, qui croustillaient sous les pieds comme des coquillages […].
Enfin il y en avait de transparents, carafes qui par endroits seraient poilues ; ils avançaient par milliers, faisant une cristallerie, un étalage de lumière et de soleil tel, qu’après cela tout paraissait cendre et produit de nuit noire. » Henri Michaux, La nuit remue, 1935. 

Les insectes-carafes, les insectes-cristal, les insectes-coquillages, observés par Henri Michaux, peuplent les mêmes espaces que les hommes. Des créatures délicates que des designers cherchent à apprivoiser – papillon de compagnie, fourmis-chauffage, abeille-médecin, ver à soie-constructeur, horloge-carnivore. Entre réalité et fiction, les projets d’un insecte fonctionnalisé ne sont pas tous sérieux, certains sont même des prétextes pour interroger notre rapport au vivant et à l’altérité. 

Pendant une décennie, entre 1966 et 1978, Ettore Sottsass avait presque cessé de concevoir. Il dessinait, écrivait, remettant en cause le rôle de l’architecte et les fondements de la culture industrielle « Je sentais une grande nécessité de visiter des lieux déserts, des montagnes, d’établir un rapport physique avec le cosmos, seul endroit réel, justement parce qu’il n’est pas mesurable, ni prévisible, ni contrôlable, ni connaissable […] il me semblait que si l’on voulait reconquérir quelque chose, il fallait commencer à reconquérir les gestes microscopiques, les actions élémentaires, le sens de sa propre position… » Ce sont dans les déserts de pierre au sud de l’Èbre et les vallées sauvages des Pyrénées que naissent les photographies Métaphores dont « Dessins pour les nécessités des animaux ». Le designer commence par des constructions primaires avec ce qui est à portée de main pour ouvrir de nouvelles perspectives de travail, comme un téléviseur pour papillons nocturnes. Dans une même intention, quelques décennies plus tard, le recueil de poèmes spéculaires – à lire dans le miroir – Nel Regno dei vivent d’Andrea Branzi est né, écrit-il, de la nécessité de développer une nouvelle approche du projet qui s’est oublié dans une culture de la consommation au détriment des questions anthropologiques comme celle du règne animal et précisément de l’insecte. C’est finalement à partir d’une interrogation sur la place de l’insecte – l’être vivant le plus éloigné de notre condition –, que des designers proposent de repenser leur discipline. 

Les créateurs contemporains prolongent les réflexions de Sottsass et de Branzi. Le plus proche de la quête des designers italiens est peut-être le projet The Secret Sound of Ponds qui cherche à relier les êtres humains et les insectes des étangs de la rivière Détroit grâce à l’enregistrement de sons produits par ces animaux. La pièce est une sculpture de sons stridulés d’un univers entomologique en mesure de faire comprendre, selon Rothenberg, « comment les insectes nous ont donné la musique et le bruit ». L’attention aux insectes se décline ensuite sur des enjeux plus ou moins denses de fonctionnalisation. Bee’s est une fiction qui oblige à regarder le monde sous d’autres auspices. Le projet explore la cohabitation avec les systèmes biologiques naturels pour utiliser leur potentiel : les abeilles peuvent cibler un large éventail d’odeurs naturelles ou artificielles, y compris des biomarqueurs associés à certaines maladies. L’abeille un diagnostiqueur ou la fourmilière une chaufferette comme le propose Goliath Dyevre dans Variations autour de la fourmilière : l’un des scénarios dessine une fourmilière qui fournit par exothermie la chaleur nécessaire à un réchauffement au plus proche du corps (environ 40 °C). Diagnostiquer, réchauffer et même construire. Le Silk Pavillon explore la relation entre fabrication numérique et fabrication biologique à l’échelle d’un objet architectural. Le dôme est créé à partir de vingt-six panneaux polygonaux dans lesquels des vers à soie sont guidés tels des têtes d’impression vivantes. Les insectes peuvent donc être disciplinés pour produire toute structure même à grande échelle. Mais ce sont James Auger et Jimmy Loizeau dans Carnivorous Domestic Entertainment Robots qui sont les plus barbares avec l’horloge-carnivore Flypaper robotic clock : les cadavres de mouches prises au piège alimentent une pile à combustible microbienne. Une esthétique prédatrice et cynique, mais qui donne l’heure !

Une autre piste s’ouvre avec le travail de Marlène Huissoud. Quelle éthique de la création s’interroge-t-elle ? Dans la série Of Insects and Men, deux types de matériaux mis au rebut – des éclats de verre et la propolis, colle brune que les abeilles produisent pour enduire les parois intérieures de la ruche – se lient au point que s’accordent les rythmes naturels et industriels de fabrication. Poussant la conjecture, l’écrivain Geoff Manaugh et le designer John Becker ont imaginé un scénario dans lequel des abeilles génétiquement modifiées – qu’ils qualifient d’« imprimantes 3D vivantes » – sont entraînées – plutôt que de produire du miel – à rénover des bâtiments jusqu’à ériger des architectures en béton. L’idée d’abandonner colorants industriels, énergies fossiles, matériaux toxiques, pour travailler avec des insectes aptes à produire des alternatives à la production industrielle humaine est une perspective que les scénaristes trouvent « extrêmement excitante ». Ils poussent cependant l’hypothèse d’une manipulation de la nature jusqu’à une contre-utopie, « un monde infesté d’imprimantes 3D ou de pistolets à colle en béton devenu fou. » 

 Le devenir-animal ?

 « Aussi sérieux que nous soyons socialement, une bonne part de la vie inconsciente de l’individu dépend de l’interaction avec l’altérité qui va au-delà de notre propre espèce, interagissant très tôt dans le développement personnel, non comme alternative à la socialisation humaine mais comme adjonction. » 

Paul Shepard, Nous n’avons qu’une seule terre, 2013.

Devenir animal, partir loin hors de soi, sortir de chez soi, se déterritorialiser, éprouver les extases d’un être-là qui s’ouvre à l’altérité, tel est le projet de designers qui prédisent une post-humanité qui serait aussi une post-animalité. Ces créateurs dessinent les conjectures d’un design mutant, naturel et insectoïde. C’est le postulat radical du théoricien de l’architecture Mark Wigley. Dans l’exposition The Human Insect : Antenna Architectures 1887-2017, il explore cent trente années de ce qu’il appelle « l’architecture d’antenne », établissant un compagnonnage entre les insectes munis d’antennes avec lesquelles ils négocient le monde et l’homme moderne qui, depuis l’invention de l’antenne radio à la fin du XIXe siècle, est devenu lui-même un insecte noyé sous un océan d’antennes interconnectées. « L’histoire de l’antenne équivaut à l’histoire de l’humain qui devient quelque chose d’autre », conclut le théoricien. 

Parmi les précurseurs de cette co-évolution, le groupe viennois Haus-Rucker-Co – fondé en 1967 par Laurids Ortner, Günther Zamp Kelp et Klaus Pinter –sonde le potentiel de l’architecture par le biais de performances-installations. Il met au point des prothèses insectoïdes qui, en altérant la perception de l’espace, promettent d’expérimenter une seconde nature, celle de la fusion de l’inné et de l’artefact : le casque Fly Head, qui désoriente la vue et l’ouïe, rend possible l’expérience de nouvelles sensations. Un cran au-dessus. Quelques fourmis, des LED et des tubes. Le projet d’Andrew Quitmeyer est la tentative d’une symbiose viscérale avec une colonie de fourmis. Son objectif est d’acculturer sa nature humaine, couronné d’une fourmilière, avec celle des fourmis.

Une fois la porte d’une symbiose ouverte, l’imagination se libère. Les chercheurs japonais de Digital Nature Group veulent créer des ponts entre les êtres humains, les insectes et les machines. Calmbots est une interface-utilisateur pour contrôler des cafards téléaugmentés qui rendent un certain nombre de service aux hommes (faire des dessins, pousser des objets, devenir périphérique audio). Un stade supplémentaire est franchi avec Cosmetic Roach qui propose un cafard vivant peint placé sur le visage à effet de maquillage. Dans cette même perspective de collaboration artistique entre insectes et humains, The Tillers’ Roaches de Xavier Montoy : « En apprivoisant les cafards à l’aide de puces électroniques synchronisées avec des impulsions sonores, les humains et les cafards collaborent pour créer des performances étonnantes. » 

Mais c’est Michael Burton définitivement le brise-fer de la création qui, avec The Race, descend dans l’arène des débats sanitaires – et ce fut bien avant la crise qui nous occupe. Les antibiotiques sont de moins en moins efficaces, les bactéries et les virus évoluent de plus en plus rapidement. À quoi pourrait ressembler une réplique à l’ère hyper-hygiénique ? Les animaux commensaux de Michael Burton sont la réponse immunitaire pour les temps nouveaux : les cheveux sont utilisés pour créer une cage qui hébergent grillons et autres insectes. Une symbiose qui plaide pour notre réintégration dans un monde où  tous les vivants ont une place et coopèrent. 

 

Marie-Haude Caraës, Chloé Bousquet (assistante)

Marie-Haude est directrice générale de l’École supérieure d’art et de design TALM, après avoir dirigé le Pôle recherche, expérimentations et éditions de la Cité du design de Saint-Étienne. Elle a co-dirigé avec Philippe Comte des recherches sur l’innovation dont Vers un design des flux, sur l’énergie dont EGAL. Énergie garantie au locataire. Elle a été commissaire de l’exposition Les androïdes rêvent-ils de cochons électriques ? Elle mène, en parallèle, des travaux de recherche personnelle, notamment Images de pensée avec Nicole Marchand-Zanartu.